Carthage, 252 de notre ère : dans cette cité, faisant partie dans l’Antiquité de la province romaine d’Afrique et située aujourd’hui en Tunisie, la persécution contre les chrétiens menée par l’empereur romain Dèce (249-251) vient à peine de se terminer. Elle laisse derrière elle une communauté chrétienne profondément blessée. C’est dans ce contexte qu’apparaît une maladie mortelle.

Le rôle de Cyprien,
évêque de Carthage

Face à cette terreur, Cyprien, évêque de Carthage de 248 à 258 de notre ère, essaie de réconforter ses fidèles et de répondre à leurs questions par l’écriture de son traité le De Mortalitate. C’est en position de chef d’une Église africaine déjà affaiblie par les persécutions que Cyprien entreprend cette écriture. Il lui faut, face à une infection aussi dangereuse qu’impressionnante, redynamiser le moral de troupes déjà extrêmement fragilisées.

Ce texte nous intéresse aujourd’hui d’un point de vue historique puisque c’est un des rares témoignages, voire le seul, à évoquer cette épidémie surnommée « la peste de Carthage » ou « la peste de Cyprien ».

Représentation de Cyprien de Carthage selon la foi orthodoxe Première de couverture du livre De Mortalite de Cyprien de Carthage, 2013, éd. Ink book

Les symptômes de la « peste de Carthage »

Ce traité De Mortalitate est particulièrement important puisqu’il décrit, au paragraphe 14, les symptômes d’une maladie dont on ignore tout ou presque :

« qu’aujourd’hui nos forces physiques se dissolvent dans un écoulement nous lacérant le ventre, que, jusqu’à nous blesser la gorge, un feu conçu dans la moelle de nos os bouillonne, que, dans un vomissement continu, nos intestins soient torturés, que nos yeux, sous l’assaut du sang, se consument, que, chez certains, les pieds ou telle ou telle partie des membres, par l’action d’une gangrène infectieuse, soient amputés, qu’à la suite de pertes et dommages physiques, le corps brisé de fatigue soit paralysé à la marche, ou l’ouïe, bouchée, ou obscurcie la vue, cela sert à l’édification de notre foi »

Ce qui frappe en priorité, c’est la violence de cette description. Les termes utilisés pour évoquer ce fléau sont très explicites et nous pouvons parfois imaginer la scène : les diarrhées, la fièvre, les vomissements, la gangrène et les différents handicaps dus à la maladie. Le chrétien, édifié par l’écoute du De Mortalitate, sait donc ce qui l’attend. De plus, l’être humain n’apparaît pas du tout dans ces lignes. Ce que souhaite véritablement souligner Cyprien, c’est l’horreur de cette « peste ». L’homme n’a plus rien d’humain, il est littéralement mangé par la maladie qui prend totalement possession de son corps, il n’est plus qu’un corps, et un corps blessé, agonisant. Le détail de ces différents symptômes sont autant d’indices pour l’historien pour mieux comprendre cette « peste de Cyprien ».

« quod nunc corporis uires solutus in fluxum uenter euiscerat, quod in faucium uulnera conceptus medullitus ignis exaestuat, quod assiduo uomitu intestina quatiuntur, quod oculi ui sanguinis inardescunt, quod quorumdam uel pedes uel aliquae membrorum partes contagio morbidae putredinis amputantur, quod per iacturas et damna corporum prorumpente languore uel debilitatur incessus, uel auditus obstruitur, uel caecatur aspectus »

Expier
les péchés du monde

Dans le paragraphe 16 du de Mortalitate, Cyprien nomme cette maladie : « cette maudite peste, ce châtiment » (pestis ista et lues en latin). Pestis, traduit par « peste », est le terme le plus habituel pour parler de l’épidémie. Il évoque les idées de contagion, de fléau, de ruine, de destruction, en somme de grand danger, et définit en soi ce qu’est une épidémie. Cyprien y ajoute l’adjectif démonstratif ista, traduit par « cette », pour souligner la dangerosité et l’aspect négatif de la « peste de Cyprien ».

Et enfin, il y associe le terme lues, traduit par « maudite ». Cet adjectif est intéressant car il dérive du verbe luo qui signifie « acquitter une dette », « subir un châtiment », « expier ». Comme si l’évêque souhaitait, en arrière-plan, souligner que cette épidémie, que rejettent les chrétiens, lassés des calamités qui les accablent, serait une sorte d’expiation. Il offrirait par ce biais aux chrétiens une explication à la présence de la « peste » à Carthage. Cette épidémie, aussi injuste et étonnante soit-elle, a une raison d’être : expier les péchés du monde.

« quod nunc corporis uires solutus in fluxum uenter euiscerat, quod in faucium uulnera conceptus medullitus ignis exaestuat, quod assiduo uomitu intestina quatiuntur, quod oculi ui sanguinis inardescunt, quod quorumdam uel pedes uel aliquae membrorum partes contagio morbidae putredinis amputantur, quod per iacturas et damna corporum prorumpente languore uel debilitatur incessus, uel auditus obstruitur, uel caecatur aspectus, ad documentum proficit fidei »

Emmanuelle Mantel, enseignante et doctorante, Université de Lille, HALMA (Histoire, Archéologie et Littérature des Mondes Anciens) – UMR 8164